http://www.mediapart.fr/club/edition/les-invites-de-mediapart/article/070109/tarnac-lettre-ouverte-a-tous-ceux-qui-soutienne
Nota : c'est très mal de reprendre un billet publié ailleurs, je
sais, mais Mediapart a la fâcheuse habitude (comme ASI) de passer en payant des
contenus d'abord d'accès libre, une fois les liens établis vers ces textes, ce
qui est encore plus mal élevé à mon avis... (NDL'HM)
Ce texte est repris désormais ici : http://www.soutien11novembre.org/spip.php?article126
Dans un texte adressé à Mediapart, Benjamin Rosoux, 30 ans,
«épicier-terroriste», l’un des neuf de Tarnac, revient sur la prison,
le traitement médiatique, judiciaire et policier de l'affaire des sabotages à
la SNCF. Et prévient: «Viendra le moment où on devra bien nous rendre des
comptes pour le préjudice énorme qu’on nous a fait subir, à nous, à Tarnac,
mais aussi pour ce qui n’est qu’une provocation supplémentaire à l’encontre de
tout ce qui ne se résigne pas au désastre en cours.»
Salut à tous,
C’est après trois semaines de décompression et un temps de
réflexion, de lecture intensive de tout ce qui s’est dit sur cette affaire
pendant que nous étions au trou, que j’entame l’écriture de cette lettre.
Je suis sorti de Fresnes voilà un peu plus de trois semaines
maintenant, un peu déboussolé. Je ne m’attendais plus à être libéré aussi vite
devant ce qui semblait être un traquenard si bien orchestré. Retrouver l’air du
dehors et l’horizon du monde ont bien sûr été un grand soulagement, on
s’habitue si vite à voir son existence bornée par des murs et des grilles,
qu’il semble que ça fait des siècles quand bien même ça ne fait au fond que 2
ou 3 semaines. Je remercie du fond du cœur tous ceux qui se sont démenés pour
nous sortir de là. Je suis sûr que malgré tout l’arbitraire qui entoure les
décisions de justice, cette pression nourrie par les comités, les parents, amis
et tous ceux qui ont senti à raison que cette affaire les concernait au plus
près a eu un effet conséquent. J’aurais aimé pouvoir le faire d’une seule voix
avec mes camarades co-inculpés mais comme vous le savez il nous est interdit de
rentrer en contact d’une quelconque manière sous peine notamment de retourner
en prison.
Mais je suis hanté d’une certitude : cette libération
relève d’une « chance » inespérée, chance qui remonte à loin, celle d’une part
d’être né blanc, d’avoir eu l’opportunité d’être diplômé, d’avoir des parents
et des amis issus de cercles « privilégiés » dont la mobilisation a sans nul
doute plus de chance d’être entendue que si j’étais né ailleurs et dans un
autre milieu.
Je suis hanté bien sûr par le fait que deux de mes amis et
camarades soient toujours incarcérés pour des motifs aussi rocambolesques, mais
aussi par la pensée que des centaines d’autres personnes croisées notamment au
cours de ma courte détention n’ont jamais eu cette « chance » et pour cause.
Les prisons françaises ont englouti au cours des dernières années toute une
frange de la jeunesse de ce pays, cette frange jugée inassimilable, sans cesse
harcelée, toujours « déjà condamnée » et qui refuse toujours de rentrer dans
les rangs étouffoirs de cette société. Un fait saute aux yeux quand on
fréquente les cours de prison, une très claire majorité de détenus est composée
par des jeunes des quartiers populaires, dont certains ont été abonnés aux
séjours en prison. On remarque aussi le nombre effarant de personnes détenues,
pour des périodes souvent très longues, sous le régime de la détention
provisoire, régime dit « exceptionnel ». 6 mois, 9 mois, 1 an, 2 ans, 3 ans,
sans procès et bien souvent sans preuve tangible. C’est qu’il est sans doute
plus compliqué d’avoir des ‘témoignages de moralité’, des garanties de
représentation recevables quant on vient de Villiers-le-Bel, Aubervilliers ou
Bagneux, quand vos parents sont considérés comme étrangers, qu’ils ne
maîtrisent pas la langue des magistrats et des media ou quand ils ne justifient
pas d’une activité professionnelle stable et surtout reconnue.
Pas de misérabilisme toutefois, la solidarité se forge aussi
derrière les murs des prisons, la politique pénale de ce gouvernement est en
train de fabriquer une bombe à retardement. Plus on bourrera jusqu’à la gueule
les geôles de ce pays, plus des destins vont s’y croiser et dresser des ponts
entre tous ces milieux si savamment séparés à l’extérieur.
Le rapprochement entre les traitements politiques, policiers
et médiatiques (cette triade tend à devenir une expression consacrée, peut être
faudrait-il penser à les fusionner officiellement !), de l’affaire de Tarnac et
celle de Villiers-Le-Bel l’année dernière est pertinente à plus d’un titre…
Novembre 2005 (Clichy sous Bois), CPE, élection
présidentielle, Villiers-le-Bel, LRU, … deux parties de la jeunesse que tout a
priori oppose, nourrissent conjointement la paranoïa du pouvoir.
La réponse ne se fait pas attendre et prend les même traits.
D’un côté « lutte contre le règne des bandes » pour justifier la répression
dans les quartiers après les émeutes, de l’autre, fabrication de toutes pièces
d’une « mouvance anarcho-autonome », de « groupuscules d’ultra-gauche », comme
repoussoirs à la révolte diffuse qui essaime au fil des mouvements de la
jeunesse étudiante ou « précaire ». Dans les deux cas, une politique de
communication de longue haleine pour dessiner les contours de « l’ennemi
intérieur », qui débouche bruyamment sur des opérations coup de poing
sur-médiatisées. Démonstrations de force démesurées, curées médiatiques,
embastillements purs et simples. Faut-il le rappeler, outre les inculpés et
incarcérés multiples de novembre 2005, cinq personnes sont toujours incarcérées
après le coup de filet de Villiers-le-Bel et attendent un procès qui ne vient
pas, faute de preuves. Aujourd’hui c’est notre tour, mais la chasse aux dits «
anarcho-autonomes » est ouverte depuis plus d’un an, six personnes au moins ont
déjà été interpellées et entendues devant les juridictions anti-terroristes
depuis décembre 2007 pour des faits ou des suspicions qui n’avaient jamais
relevé d’un tel régime juridique jusque là. L’étau se resserre et tous les
coups semblent désormais permis.
Il a déjà été développé largement dans les communiqués des
comités de soutien à quel point le recours aux outils de l’anti-terrorisme
représente un glissement significatif des procédés de gouvernement et de la «
gestion » de la contestation. Des scénarii déjà vus dans plusieurs pays au
cours des dernières années (USA, Royaume-Uni, Allemagne, Italie…) débarquent
avec fracas en France et signent l’entrée dans un régime où l’exception devient
la règle. Ces procédures n’ont la plupart du temps rien à voir avec le «
terrorisme » et ce quelle que soit la définition qu’on en donne, elle répondent
à la logique millénaire de « en réprimer un pour en apeurer cent ». En d’autres
temps on en aurait pendu « quelques-uns » à l’entrée de la ville, pour
l’exemple.
Dans notre cas, il est très vite apparu que « l’affaire des
sabotages de la SNCF » n’était qu’un prétexte opportun pour déployer au grand
jour une opération de communication et de « neutralisation préventive » prévue
de longue date (depuis l’arrivée de MAM au ministère de l’intérieur). La
rapidité de la mise en branle de « l’opération Taïga » et l’absence quasi
totale d’éléments matériels au dossier, même après les perquisitions et les
interrogatoires croisés, dévoile très vite à qui n’est pas occupé à hurler avec
les loups, la grossièreté du montage policier. Il aura pourtant été fait de
sévères efforts d’assaisonnement de cette histoire un peu fadasse, un «
groupuscule en rupture de ban et s’adonnant à la clandestinité », un « chef
incontesté », son « bras droit », ses « lieutenants », des « relations amicales
» ménagées dans le village par « pure stratégie ». Mais rien n’y fait les gens
croient définitivement et heureusement plus « à ce qu’ils vivent qu’à ce qu’ils
voient à la télé ».
Une fois répondu pour chacun à la question de sa
participation ou non aux « actes de dégradation » sur les caténaires de la
SNCF, reste cet immense gloubi-boulga qu’est l’accusation de « association de
malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste ». C’est d’ailleurs le seul
chef d’accusation qui pèse sur la plupart des inculpés dont moi-même.
Ce chef d’inculpation repose sur un faisceau d’informations
et d’hypothèses disparates, réunies par les services de renseignement, mais que
seule une prose policière pour le moins imaginative permet d’articuler entre
elles d’une manière aussi unilatérale. Les liens d’amitié, politiques chacun à
leur manière, deviennent sans l’ombre d’un doute des affiliations
organisationnelles voire hiérarchiques. On fait d’une série de rencontres, de
la participation de quelques uns à des manifestations, de la présence de
certains autres relevée au cours des mouvements sociaux qui ont émaillé les
dernières années, les présages de la raison d’être strictement ‘politique’ (au
sens le plus classique et plat du terme) d’un « groupe » identifiable et
isolable comme « cellule » (cancéreuse ?). Cela est une contre vérité absolue
et détermine un certain nombre de contre-sens vis à vis de ce dont nous avons
été diversement porteurs au fil des années.
Le délit « d’association » permet d’englober d’un seul coup
l’entièreté de l’existence des personnes visées et tout peut y devenir un
élément à charge : lectures, langues parlées, savoir-faire, relations à
l’étranger, mobilité, absence de téléphone portable, rupture avec son ‘plan de
carrière’ où avec son extraction sociale, vie amoureuse et j’en passe.
L’utilisation de ces outils « antiterroristes » n’est
finalement rien d’autre que l’indice de l’agressivité propre à tout pouvoir qui
se sait de toutes parts menacé. Il ne s’agit pas tant de s’en indigner. Il
s’agit en tout cas de ne pas, ou plus, être dupe de cette opération de police
politique. Elle n’est que la tentative, des tenants du pouvoir, de communiquer
au « corps social » leur propre paranoïa, qui, elle, n’est peut être pas
totalement sans fondement.
On parle beaucoup autour de cette affaire de l’essai
intitulé « L’insurrection qui vient » et tout le monde y va de son hypothèse
pour dire QUI est derrière cette signature qu’est le « comité invisible ».
Cette question n’est intéressante que d’un point de vue strictement policier.
Le choix éditorial d’anonymat qui a été fait doit être entendu, à mon avis, non
comme une particulière paranoïa des auteurs (même si elle se trouverait
aujourd’hui cent fois justifiée) mais par l’attachement à une parole
essentiellement collective. Non pas la parole d’un collectif d’auteurs qu’on
pourrait dénombrer, mais une parole qui s’est forgée dans les aléas d’un
mouvement où la pensée ne saurait plus être attribuée à tel ou tel en tant
qu’auteur.
Ce livre suscite beaucoup de désaccords, voire de
réprobation y compris parmi nous qui avons pourtant fait l’effort de le lire et
le comprendre. Il me semble que c’est l’objet même de l’écriture politique :
mettre ce qui demande a être débattu sans délai au centre, le rendre
incontournable, quitte à être cru et sans nuance.
Tous ceux qui, par ailleurs, prétendent savoir QUI est
l’auteur de ce livre mentent purement et simplement ou prennent leur hypothèse
pour la réalité.
Les « lectures » récentes de ce livre, notamment celle de la
police et de quelques criminologues de salon posent à beaucoup la question de
la « radicalité ». Cette « radicalité » nous est renvoyée à nous comme trait
d’identité, voir comme chef d’inculpation qui ne dit pas son nom. Je ne me sens
pas particulièrement radical, au sens d’être prêt à accorder les constats, les
pensées et les actes (ce que plus personne ne fait malheureusement et depuis
longtemps). Par contre la situation est radicale et l’est de plus en plus. Elle
détermine des mouvements de radicalisation diffus, qui ne doivent rien à
quelque groupuscule que ce soit. Chaque jour dans mon activité d’épicier
notamment ou quand je sers au bistrot, ou bien encore quand j’étais en prison,
je discute, j’écoute ce qui se dit, se pense, se ressent, et je me sens parfois
bien modéré face à la colère qui monte un peu partout. Ce gouvernement a sans
doute raison d’avoir peur que la situation sociale lui échappe, mais nous ne
servirons pas sa campagne de terreur préventive, car le vent tourne déjà. Il
vient de Méditerranée.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire, de doutes à
lever, de manipulations à déjouer, mais tout ça ne fait que commencer. Ainsi ma
position est en phase avec celle des comités de soutien qui fleurissent un peu
partout : abandon des charges de « entreprise terroriste » et « d’association
de malfaiteurs », libération immédiate de Julien et Yldune et de tous ceux et
celles qui sont incarcérés à ce titre, pour commencer…
Viendra le moment où on devra bien nous rendre des comptes
pour le préjudice énorme qu’on nous a fait subir, à nous, à Tarnac, mais aussi
pour ce qui n’est qu’une provocation supplémentaire à l’encontre de tout ce qui
ne se résigne pas au désastre en cours.
Benjamin, épicier-terroriste.