(Un texte refusé par les pages "Rebonds" de Libération, il y a une dizaine de jours)


karmitz, cinéaste On a entendu ces derniers jours certains affirmer que Marin Karmitz aurait opéré le plus grand retournement de veste du siècle écoulé. Rappelons que le fondateur des cinémas MK2 était membre de l’extrême gauche dans les années 70 avant que Nicolas Sarkozy ne le nomme délégué général du « Conseil pour la création artistique » ces jours-ci. Faut-il croire ces rumeurs ? On a pu observer ces dernières années de spectaculaires grands écarts. On ne comptabilise pas ici les petites trahisons fébriles comme celle d’Éric Besson passé du camp de Ségolène Royal au gouvernement de Nicolas Sarkozy. Non, on sait que Ségolène Royal n’a jamais été de gauche1. On parle ici des vrais retournements de veste, comme par exemple celui effectué par Libération, passé de l’extrême gauche dans les années 70 au centre-droit libéral-libertaire dix ans plus tard (cf. Libération, de Sartre à Rothschild de Pierre Rimbert, Éditions Raisons d’agir, 2005). Ce n’est pas néanmoins un retournement de veste à la hauteur du parcours de traître à la cause du peuple de Marin Karmitz, clament les mauvaises langues. Karmitz faisait partie après mai 68 de la Gauche prolétarienne, adepte du sabotage et de la guerre populaire, avant de fricoter avec la droite affairiste des années 2000. Il est passé de l’extrême-gauche maoïste au « pétainisme transcendantal » de Sarkozy pour reprendre l’expression du philosophe Alain Badiou.

Mais retournons quelques années en arrière. En 1971, Marin Karmitz réalisait un documentaire sur des ouvrières du textile en grève à Troyes et à St Omer, film qui, selon ses propres mots, « attaquait le patronat en légalisant d’une certaine façon les actes illégaux que sont les occupations d’usine et les séquestrations de patrons. » Et Karmitz de s’enorgueillir : « Ce film a été vu par des dizaines de milliers de personnes, au point que ça devenait un danger politique pour le gouvernement parce que quand le film était montré dans un lieu où il y avait un début de débat sur les luttes à mener, il provoquait des grèves. Il amenait les ouvriers à se mettre en grève. Dans des endroits où la grève était en train de se calmer, de disparaître, de s’arrêter, le film remettait les gens en grève »2. C’est le même Marin Karmitz qui trouvait récemment des qualités à Nicolas Sarkozy, l’ami des PDG Bouygues, Lagardère, Pinault… Qui peut se targuer d’un pareil retournement de veste ces cent dernières années ? On ne voit personne à l’horizon ? Si : Jacques Doriot. Ce dernier a fondé pendant la deuxième guerre mondiale la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme (LVF) d’obédience fasciste après avoir été secrétaire général des jeunesses communistes juste après la première guerre mondiale ! On ne fait sans doute pas mieux question retournement de veste. Karmitz aura du mal à égaler Doriot.

Coup pour coupVers la fin des années 70, des membres du groupe Action Directe ont eu le projet de collecter auprès de Marin Karmitz l’« impôt révolutionnaire ». Braqué par Nathalie Ménigon et Jean-Marc Rouillan, comment le patron des MK2 aurait-il jugé les « actes illégaux »,les « sabotages », les « séquestrations de patrons » ? Les considérait-il toujours légitimes ? À présent qu’il a définitivement tourné le dos à la classe ouvrière, qu’il ne dissimule plus son engagement aux côtés de la droite dure patronale, se pourrait-il que certains de ses anciens camarades révolutionnaires se souviennent de lui ? On se souvient en tout cas du titre de son dernier film : Coup pour coup.

Pierre Carles, réalisateur

2 bonus dvd de Coup sur coup, Marin Karmitz, MK2 Productions, éditions Montparnasse